Allocution de clôture : La place des bibliothèques dans les établissements pénitentiaires journée d’étude le 20 février 2014.

Allocution de clôture de Philippe Pineau à la journée d’études : La place des bibliothèques dans les établissements pénitentiaires organisée par l’ABF commission bibliothèque et médiathèques en milieu pénitentiaire le 20 février 2014 à la médiathèque Marguerite Duras, Paris 20e.

L’ABF a voulu placer au cœur de la réflexion la question de l’enjeu des bibliothèques dans les établissements pénitentiaires pour plusieurs raisons. Essayons d’en préciser deux ou trois.

La bibliothèque est un lieu ressources dont la fréquentation permet de découvrir des documents offrant des perspectives de loisirs, de documentation, de découverte et de pur plaisir.

Autrement dit, la bibliothèque est un outil structurel permettant au prisonnier de garder ou de conquérir une certaine autonomie dans la prison, en s’emparant des livres, des cd et des DVD, des revues ou des jeux, qui sont ou devraient être le lot de toute collection. Cet outil facilite la construction de soi. Mais se construire, dans un espace – la prison – où le maître mot reste la sécurité – n’est pas une mince affaire. Se construire se décline en termes d’accès.

Accéder à la liberté de parcourir ce lieu ressources est aujourd’hui très compliqué. Pourquoi ? Parce que les populations potentiellement intéressées (et c’est un devoir pour l’institution pénitentiaire, mais aussi pour les autres services publics, locaux, régionaux et nationaux, de rendre intéressant et attrayant le lieu bibliothèque) sont des populations sociologiquement en situation de pauvreté. Pauvreté financière, pauvreté sociale, pauvreté culturelle, pauvreté civique, pauvreté mentale. Cela pour une grande majorité de personnes détenues. Quand ces formes diverses de pauvreté se conjuguent, alors il n’est pas facile d’avoir envie d’aller à la bibliothèque ; et si le désir est là, de nourrir concrètement cette disposition positive, d’avoir envie d’aller à la bibliothèque, maintes entraves sont aussi là qui portent l’usager à s’adapter aux difficultés imposées et à contrôler tant bien que mal le temps qui lui est imparti.

Accéder au temps culturel, c’est d’abord se soumettre aux règles de sécurité de l’établissement pénitentiaire ; c’est dépendre de la disponibilité des personnels pénitentiaires de sécurité ; c’est savoir que la bibliothèque n’est pas « prioritaire » dans l’organisation générale des services dans la prison.

Accéder à l’espace culturel est aujourd’hui une démarche volontaire, volontariste. Il faut franchir les nombreux obstacles pour arriver à la bibliothèque. Et quand on arrive à la bibliothèque, on se retrouve parmi des collections qui, souvent, impliquent une médiation tonique pour que la rencontre ait lieu entre les documents et le lecteur-auditeur, l’usager des lieux. Or, il ne va pas de soi que cette médiation existe réellement, concrètement, pertinemment aujourd’hui à tous les moments de la journée. On sait qu’en matière de bibliothèque en prison, les professionnels restent un temps limité, trop limité ; le temps de faire des acquisitions, de proposer quelques animations et de former le détenu auxiliaire de bibliothèque, qui, lui, n’est pas vraiment sur un pied d’égalité avec le personnel pénitentiaire, puisqu’il est sous main de justice. Si, dans les établissements pour peine, l’auxiliaire de bibliothèque, au fil du temps, peut acquérir une formation quasi complète, dans les maisons d’arrêt, la rotation,  le turn over, fait que la formation reste souvent élémentaire.

La médiation est de forte intensité, dirait-on aujourd’hui, entre le personnel de bibliothèque et le public emprisonné quand le bibliothécaire professionnel est présent. Elle est forcément moindre quand il est absent. Cela impacte puissamment sur la qualité de la bibliothèque comme lieu ressources.
La bibliothèque est devenue l’un des lieux considérables, sources de savoir sur l’organisation de l’information et les manières de communiquer les connaissances. La bibliothèque est reconnue comme un site incontournable de la société de l’information, de l’autoformation, des apprentissages et des pratiques liées à la circulation électronique. La bibliothèque, cœur du web 2.0, est aussi le lieu ressources en matière d’accès et de manipulation de l’information numérique. Or aujourd’hui, l’accès et la maîtrise du numérique en bibliothèque de prison sont sérieusement entravés par la réglementation sécuritaire.

Ne pas ouvrir la bibliothèque des établissements pénitentiaires au numérique, c’est créer de toutes pièces une discrimination citoyenne, mais c’est aussi brider la qualité du service de la bibliothèque. A-t-on raison d’offrir à la personne détenue une bibliothèque au rabais ? Est-il légitime de ne pas tout mettre en œuvre pour que le prisonnier puisse un jour s’extirper du quotidien déprimant de la prison, de la cellule, des couloirs, des espaces grillagés ornés de barbelés redoutables et luisants sous la pluie ou le soleil, et découvrir la valeur d’un lieu de savoir, de loisirs créatifs et d’investissement ludique. N’oublions pas que les jeux – et les jeux vidéos – sont aujourd’hui des supports de développement de la sensibilité, à condition – mais c’est comme pour les livres – que les acquisitions correspondent à des choix pertinents.
Nous, bibliothécaires, nous disons qu’il est abusif et contreproductif (si l’on veut réellement travailler à la réinsertion sociale du détenu) de ne pas offrir au sein de la bibliothèque les richesses et le potentiel de la condition numérique.
La bibliothèque au service du citoyen, cela signifie non seulement offrir un accès non discriminant à l’information, à la connaissance technique, scientifique et philosophique, à l’éveil et à l’approfondissement des sensibilités artistiques, bref, à la culture, cela signifie aussi permettre aux prisonniers – qui restent des personnes humaines et des citoyens – de s’emparer et de maîtriser le droit fondamental à s’exprimer, à transmettre et recevoir de l’information et du savoir, à se réunir dans de bonnes conditions pour échanger, discuter, débattre des sujets qui font société, qui font humanité, qui font sérénité.
Et là, nous commençons à percevoir la grande misère des locaux que nous appelons, faute de mieux, des bibliothèques. Car si les locaux possèdent des rayonnages et des bacs, quelquefois deux ou trois tables de consultation, qui les font repérer comme des bibliothèques, en réalité, nous sommes bien loin de ce qui s’appelle aujourd’hui, en France, comme ailleurs, des bibliothèques.

La bibliothèque citoyenne, la bibliothèque de lecture publique, la bibliothèque moderne, c’est d’abord et avant tout, une architecture. Or il faut bien se rendre à l’évidence : très peu de bibliothèques de prison sont conçues d’un point de vue architectural. Une architecture, c’est une beauté, c’est une fonction, c’est un entretien. Conjuguer les trois qualités dans une coopération professionnelle soutenue, confiante et sincère signifie produire une construction qui valorise toutes les démarches, les déplacements, les cheminements, les stationnements, les concentrations personnelles, les rencontres. En quelque sorte, des espaces diversifiés entre les rayonnages, les bacs, dont on peut modifier l’agencement en fonction des animations ponctuelles, les aires de déambulation, les coins intimes ou plus ouverts, les boxes d’écoute ou de pratiques instrumentales, les salles de répétition théâtrale, d’atelier d’écriture, de lecture, d’expression, etc.

Une architecture qui favorise l’émergence de la sensibilité et de l’intelligence, de la création et du débat, qui intègre la singularité de chaque individu dans l’attraction suscitée par le groupe, l’ensemble, la communauté des usagers, c’est ce qui n’existe pas dans les bibliothèques pénitentiaires. Une succession de pièces de quelques m² prévues pour les activités sociales, culturelles, éducatives, sportives, sanitaires, ne fait pas architecture. Ce n’est pas suffisant, ce n’est pas satisfaisant si on veut vraiment prendre à bras le corps la question de la bibliothèque comme vecteur, comme facteur de réinsertion sociale et culturelle des hommes et des femmes qui purgent une peine pour un temps donné. Réfléchir à la bibliothèque en établissements pénitentiaires, c’est faire architecture. Et faire architecture en matière de bibliothèque signifie certainement repenser de fond en comble la prison. Avancer cela, vous allez me dire, c’est entrer en utopie. Il n’est pas sûr. Voyez Mauzac dont nombre de citoyens gardent la nostalgie, personnel pénitentiaire compris. Cela signifie certainement faire un effort ; un gros effort pour que la bibliothèque de la prison républicaine soit reconnue comme essentielle. Après tout, l’effort est bien accompli pour le gymnase et le terrain de sport. L’effort est bien accompli pour aménager des cuisines de collectivité.

Reconnaître la bibliothèque en prison comme essentielle, c’est envisager sérieusement la bibliothèque comme 3e lieu, un 3e lieu qui singulièrement devra être nommé 1er lieu. C’est certainement la tâche la plus urgente à opérer. D’autant plus urgente qu’en prison, il n’existe pas d’espace privé pour les prisonniers, et que nombre de ceux-ci n’ont pas accès au travail. Donc la bibliothèque qui permettrait de se sentir chez soi est absolument nécessaire.

Que pouvons-nous souhaiter, nous, bibliothécaires ? Que pouvons-nous faire ? Nous pouvons inciter à la cohérence entre études des besoins, réalisations des recommandations et constructions effectives. Ce n’est pas si compliqué d’avoir un comportement rationnel. L’APIJ aurait pu nous éclairer sur le grand écart existant entre le théorique et le pratique. Elle n’est pas venue.

L’ABF pour sa part continuera son travail de stimulation vers les institutions responsables de la lecture publique en prison. Vers l’APIJ qui devrait intensifier sa réflexion sur la bibliothèque dans l’espace de la prison (elle sait faire de magnifiques tribunaux, de splendides palais de justice ; pourquoi ne saurait-elle pas faire de belles bibliothèques aux côtés de beaux gymnases ?). Vers la DAP qui est impliquée directement, au quotidien et qui devrait se soucier toujours plus du service culturel pénitentiaire dans une organisation harmonieuse avec le service de sécurité pénitentiaire. Vers le Ministère de la Culture et de la Communication qui possède l’expertise indéniable en matière de lecture publique et qui est un partenaire incontournable des institutions et services du Ministère de la Justice. Mais le Service du Livre et de la Lecture, très conscient des urgences à opérer, a-t-il besoin d’être stimulé ? Travail de stimulation aussi envers les collectivités territoriales, municipalités, communautés d’agglomération, départements, régions, qui possèdent réellement le pouvoir de s’intéresser aux personnes détenues tant celles-ci ne résident pas en extraterritorialité, et que, d’une manière ou d’une autre, elles participent à l’animation, au mouvement et à l’activité de la Cité.

L’ABF continuera ce travail difficile car elle est persuadée que la réinsertion des prisonniers est un enjeu majeur dans la construction du bien commun de l’Humanité et que les bibliothèques y jouent un rôle prépondérant.

Philippe Pineau

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